Un bilan encourageant — à lire avec méthode
Le 9 avril 2026, les acteurs financiers et industriels de la Base Industrielle et Technologique de Défense se sont réunis à l'École Militaire pour dresser le bilan d'une année de mobilisation. Un an après l'appel lancé par les ministres des Armées et de l'Économie, les avancées sont significatifs :
- 46,6 milliards d'euros de financements bancaires au 31 décembre 2025, en hausse de 26 % en douze mois.
- Trente véhicules d'investissement dédiés à la défense créés en un an — davantage qu'au cours des trente années précédentes — pour plus de 7 milliards d'euros cumulés.
Ces volumes auraient été impensables en 2022, quand le mot « défense » faisait encore fuir une partie de la place parisienne au nom des politiques ESG. Le retournement est d'apparence réel. Cependant les statistiques ne font pas une politique industrielle, et pour un dirigeant de PME ou d'ETI de la BITD, l'interrogation reste entière : ces ressources atteignent-elles les entreprises qui en ont besoin, au bon moment, dans des conditions opérationnellement viables ?
Il faut lire ce dialogue de place avec une grille analytique en deux temps — ce qu'il confirme de ce que nous savions déjà, et ce qu'il apporte de véritablement nouveau.
Ce que le 9 avril officialise
Parmi les annonces faites lors de cette rencontre, trois mesures méritent l'attention de tout dirigeant, car elles devraient traduire en obligations concrètes ce qui n'était jusqu'ici que des intentions.
La plus concrète est l'intégration de l'objectif de neutralité de trésorerie dans les documents contractuels de la DGA. Cela signifie que les donneurs d'ordres de rang 1 auront une obligation contractuelle de structurer leurs paiements de façon à ce que leurs sous-traitants n'aient pas à financer sur leurs ressources propres les dépenses engagées pour exécuter une commande. Acomptes à la commande, paiements aux jalons intermédiaires, couverture des décaissements réels avant livraison : c'est la différence entre avoir ou non besoin d'une ligne de crédit court terme pour survivre entre deux échéances. Le diable sera dans les modalités d'application et les contrôles effectifs, mais c'est une avancée contractuelle réelle.
Le lancement d'une troisième phase de l'initiative Tibi, avec priorité explicite sur les industriels de défense comme investisseurs partenaires, est également notable. Mais cette annonce du 9 avril ne surgit pas de nulle part : elle s'appuie directement sur les recommandations du rapport d'évaluation de l'Inspection générale des finances d'octobre 2025, qui préconisait explicitement de renforcer l'articulation de Tibi avec les besoins en technologies duales de la BITD. Ce que le dialogue de place a formalisé en avril, l'IGF l'avait documenté six mois plus tôt. C'est une distinction importante : il ne s'agit pas d'une annonce politique opportuniste, mais de la traduction d'un diagnostic structurel rigoureusement établi.
Enfin, le renforcement des fonds boursiers small et mid cap pour faciliter les sorties des PME-ETI de la BITD — en lien avec les travaux de la Caisse des Dépôts — répond à un angle mort souvent négligé : un investisseur en capital ne peut s'engager que s'il existe une perspective de liquidité lisible à l'horizon de son fonds. Sans marché secondaire organisé pour les valeurs de défense de taille intermédiaire, le capital-investissement dans la BITD restera structurellement contraint.
Ce que le satisfecit institutionnel ne dit pas
Il faut lire les défis identifiés avec autant d'attention que les annonces. Plusieurs points méritent d'être mis en perspective avec les données disponibles.
Le premier biais à corriger est celui de la concentration. Les 46,6 milliards d'euros de financements bancaires ne sont pas distribués uniformément dans la chaîne de valeur de la BITD. Ils sont, pour l'essentiel, captés par les grands groupes et les ETI suffisamment structurées pour dialoguer avec des directions grandes entreprises bancaires. Les sous-traitants de rang 2 et 3 — ceux dont les bilans sont les plus tendus et les besoins de préfinancement les plus aigus — n'en voient qu'une fraction. Le maintien explicite des tensions de trésorerie dans la chaîne de sous-traitance comme défi non résolu en est la reconnaissance officielle.
Le deuxième biais est celui de l'additionnalité. Le rapport d'évaluation de l'IGF sur Tibi, publié en octobre 2025, est explicite sur ce point : les assureurs n'ont pas accru leur exposition agrégée au private equity grâce à l'initiative. Ce qu'on observe relève surtout d'un rééquilibrage interne entre actifs cotés et non cotés, dans des poches actions globalement constantes. Par ailleurs, près de 40 % des souscriptions proviennent d'investisseurs publics ou semi-publics. L'effet de levier sur les capitaux privés est réel, mais moins spectaculaire que les chiffres d'engagement bruts ne le suggèrent. La même logique s'appliquera aux véhicules défense créés depuis 2025 : le capital levé n'est pas encore du capital investi dans les entreprises.
Le troisième point, le plus structurel, est l'échec sur les fonds de grande taille. L'objectif initial de Tibi — formulé dès 2019 — était de faire émerger dix fonds late stage gérant chacun au moins un milliard d'euros d'ici 2022. En 2024, la France n'en compte que deux. C'est précisément ce seuil qui manque pour financer les séries B et C des entreprises deeptech de la BITD : les tours supérieurs à 50 millions d'euros que l'OFID identifie comme déficit structurel non résolu. La phase 3 orientée défense devra s'attaquer à ce problème de taille critique, faute de quoi les engagements resteront concentrés sur les phases amont.
Enfin, la fin des dispositions transitoires Bâle III à horizon 2032 constitue un risque sous-estimé. Pour les PME et ETI non notées — c'est-à-dire la grande majorité des sous-traitants de la BITD — le renchérissement du coût du crédit bancaire qui pourrait en découler fragiliserait des structures billancielles déjà tendues. Ce sujet mérite d'être traité aujourd'hui, pas dans six ans.
Ce qu'un dirigeant de la BITD devrait faire dès demain
La fenêtre est ouverte. Mais elle n'attendra pas les indécis.
En priorité immédiate, il s'agit de cartographier ses contrats en cours sous l'angle des flux de trésorerie. L'objectif de neutralité de trésorerie va devenir une clause contractuelle — rien ne sera rétroactif. Il faut identifier maintenant quels contrats créent des déséquilibres, avec quels donneurs d'ordres, sur quels jalons. C'est le dossier à avoir en main quand les renégociations s'ouvriront.
Ensuite, identifier son interlocuteur bancaire dédié défense. Les six grands groupes bancaires français ont tous désormais des équipes spécialisées. Beaucoup de dirigeants de PME traitent encore avec leur chargé d'affaires généraliste local, qui ne connaît ni les mécanismes de garantie Bpifrance Défense, ni les dispositifs de cession de créances sur marchés publics. Ce décalage n'est plus tenable.
À trois mois, il s'agit de préparer un dossier de présentation lisible pour les fonds d'investissement. Les trente véhicules créés en douze mois cherchent activement des cibles — mais leurs équipes reçoivent des dossiers mal construits, sans projection de carnet de commandes, sans lecture claire de la structure de coûts, sans gouvernance formalisée. Un dirigeant qui se présente avec un mémo structuré se distingue immédiatement dans un flux de sollicitations croissant. Et compte tenu de ce que l'IGF documente sur les critères effectifs d'homologation Tibi — composante technologique avérée, trajectoire vers la rentabilité, capacité de croissance — un sous-traitant industriel classique devra être précis sur ce qui le qualifie réellement au regard de ces exigences.
Enfin, la question Bâle III mérite d'être posée dès maintenant à son conseil financier. Renforcer ses fonds propres — par une ouverture minoritaire au capital, une opération de cession-bail sur actifs industriels, ou une politique de distribution maîtrisée — est une décision stratégique de long terme qui se prend aujourd'hui.
Ce que nous faisons chez ECHN
Ces questions — cartographie des flux contractuels, structuration du dialogue bancaire, préparation aux due diligences des investisseurs, qualification au regard des critères effectifs des fonds, réflexion bilancielle de long terme — sont exactement celles qu'un conseil en financement d'entreprise doit aider à traiter. Ce n'est pas de la gestion comptable. C'est du conseil en structuration financière, à l'interface entre la réalité opérationnelle de l'entreprise et les exigences des partenaires financiers.
C'est ce que nous faisons chez ECHN pour les dirigeants de PME et ETI qui veulent capter cette dynamique sans se noyer dans sa complexité. Les ressources de financement sont là. La question est de savoir si votre dossier est prêt à les attirer.